La même décision, deux réalités émotionnelles
Prenons une scène fictive. Une ministre sort de trois semaines de crise. Elle a évité le pire, et elle est soulagée. Elle annonce : « Nous avons tenu. » Le même soir, une famille apprend que la mesure lui coûte son emploi. Elle est en colère.
Personne ne ment, et aucune des deux émotions n'est fausse : chacune informe sur un état interne. Mais la phrase de la ministre, vraie dans son monde, peut s'entendre comme du mépris dans l'autre. Et la colère de la famille peut se lire, depuis le bureau, comme de l'ingratitude ou de la manipulation. Chaque camp interprète l'autre à travers ce qu'il ressent.
Le mot « camp » est commode, mais il simplifie. Une population ne ressent pas d'un seul bloc, et les dirigeants non plus.
Mon hypothèse : un risque proportionnel à l'écart
Les émotions des dirigeants et celles de la population peuvent être très différentes, et c'est normal : ils n'ont ni les mêmes informations, ni les mêmes responsabilités, ni les mêmes conséquences à vivre. Le danger commence quand elles sont trop désynchronisées. Je fais l'hypothèse que le risque d'incompréhension est alors fort, et qu'il augmente avec l'écart.
Je n'ai trouvé aucune étude qui mesure directement cet écart, ni ce lien proportionnel. Ma recherche a été limitée, et cela ne prouve pas qu'il n'en existe pas. Ce qui suit ne démontre donc pas mon hypothèse : ce sont des pièces autour d'elle.
Ce qui s'en approche
- Les élus se trompent déjà sur les opinions. Sur plus de 10 000 estimations de 866 élus dans quatre pays, ils se trompent régulièrement sur ce que veut une majorité d'électeurs (Walgrave et coll., 2023). Chez 3 765 élus d'États américains des deux partis, le soutien aux politiques conservatrices est nettement surestimé, peut-être à cause de qui les contacte (Broockman et Skovron, 2018). Cela porte sur les opinions : pour les émotions, on en sait moins encore.
- Une émotion affichée à contretemps a un coût. Quand la réaction d'un président ne convient pas à l'actualité montrée, le public réagit plus fort, avec ce que l'auteur classe comme des émotions négatives (son terme, pas le mien), et juge le président moins bien (Bucy, 2000). L'étude compare l'expression au contexte, pas à ce que ressentent les citoyens. Une émotion exprimée est en effet lue comme une information sur celui qui l'exprime (Van Kleef, 2009).
- Le pouvoir peut éloigner de la souffrance d'autrui. Dans des conversations en face à face sur des expériences douloureuses, celles et ceux qui se sentent puissants rapportent moins de détresse et de compassion, sans lire moins bien les émotions (van Kleef et coll., 2008). C'est un résultat de laboratoire, sans vrais dirigeants. Un résultat voisin très cité (Galinsky et coll., 2006) n'a pas été répliqué (Ebersole et coll., 2016, référence à contrôler) : la prudence s'impose.
- L'écart n'a pas un seul sens. Des élus locaux canadiens sont en moyenne moins hostiles au camp adverse que les citoyens qu'ils représentent (Lucas et Sheffer, 2024, référence à contrôler). Les dirigeants ne sont donc pas toujours les plus froids, ni les plus échauffés.
- Le plus proche d'un effet proportionnel. Chez des partisans américains, chaque camp surestime environ du simple au double les préjugés de l'autre (Moore-Berg et coll., 2020). Dans sept expériences et une enquête, plus une personne se trompe sur ce que pense l'autre groupe, plus elle lui prête une intention d'obstruction, et une correction réduit cet effet, en contexte de compétition (Lees et Cikara, 2020). Ce lien porte sur une croyance fausse, pas sur un écart d'émotions, et il ne concerne pas dirigeants et population.
Un écart, une prise pour l'influence
Ce qui suit est mon analyse, et elle vaut pour tous les camps. Une opération d'influence n'a pas besoin de créer cet écart : elle peut l'élargir, ou le faire paraître plus grand qu'il n'est. En ligne, l'indignation paraît déjà plus forte qu'elle ne l'est aux yeux de ceux qui la lisent (Brady et coll., 2023). Le dirigeant y voit une foule furieuse, le citoyen y voit un pouvoir sourd, et chacun répond à une image de l'autre.
Se synchroniser, ce n'est pas ressentir pareil
Le but n'est pas que tout le monde ressente la même chose. Un dirigeant n'a pas à mimer une émotion, et un État n'a pas à gérer celles de sa population. Le but est de savoir ce que l'autre ressent, et de ne plus le deviner.
Pour celles et ceux qui décident : mesurer ce que ressent la population au-delà des personnes qui les contactent, et se demander avant de parler comment la phrase sera entendue par celles et ceux qui vivront la décision. Pour le public et les médias : ne pas conclure du ton d'une annonce ce que pense ou ressent la personne qui la prononce. Ces pistes sont des idées personnelles, pas des méthodes évaluées.
Comment tester l'hypothèse
On pourrait la tester sur plusieurs sujets. Un panel anonyme de citoyens et des décideurs volontaires indiquent ce qu'ils ressentent, ce qu'ils croient que l'autre groupe ressent, et quelles intentions ils lui prêtent. On obtient trois chiffres de groupe : l'écart réel entre les émotions, l'erreur sur l'émotion de l'autre, et le niveau de mauvaises intentions prêtées.
Si l'hypothèse est juste, le troisième chiffre augmente avec le premier, d'un sujet à l'autre. Si l'erreur explique tout et l'écart rien, je me serai trompée sur le mécanisme. Personne n'est nommé, les résultats restent agrégés, et les émotions et opinions politiques étant des données sensibles, l'étude demande un consentement explicite et un cadre éthique.
Sur la carte
- Langage et pragmatique : ce qui est dit sans l'être : L'essentiel d'un message passe par l'implicite.
- Identité sociale : « nous » contre « eux » : Appartenir à un groupe suffit à en favoriser les membres, et à baisser sa garde.
- Désignation d'un adversaire : Réduire un problème complexe à un coupable.
- Stress, émotion et contrôle exécutif : Sous stress, le contrôle recule et l'automatisme avance.
Références
- Walgrave, S., Jansen, A., Sevenans, J., Soontjens, K., Pilet, J.-B., Brack, N., Varone, F., Helfer, L., Vliegenthart, R., van der Meer, T., Breunig, C., Bailer, S., Sheffer, L., & Loewen, P. J. (2023). Inaccurate politicians: Elected representatives' estimations of public opinion in four countries. The Journal of Politics, 85(1), 209–222. lien vérifiée
- Broockman, D. E., & Skovron, C. (2018). Bias in perceptions of public opinion among political elites. American Political Science Review, 112(3), 542–563. lien vérifiée
- Bucy, E. P. (2000). Emotional and evaluative consequences of inappropriate leader displays. Communication Research, 27(2), 194–226. lien vérifiée
- Van Kleef, G. A. (2009). How emotions regulate social life: The emotions as social information (EASI) model. Current Directions in Psychological Science, 18(3), 184–188. lien vérifiée
- van Kleef, G. A., Oveis, C., van der Löwe, I., LuoKogan, A., Goetz, J., & Keltner, D. (2008). Power, distress, and compassion: Turning a blind eye to the suffering of others. Psychological Science, 19(12), 1315–1322. lien vérifiée
- Galinsky, A. D., Magee, J. C., Inesi, M. E., & Gruenfeld, D. H. (2006). Power and perspectives not taken. Psychological Science, 17(12), 1068–1074. lien vérifiée
- Ebersole, C. R., et coll. (2016). Many Labs 3: Evaluating participant pool quality across the academic semester via replication. Journal of Experimental Social Psychology. lien à contrôler
- Lucas, J., & Sheffer, L. (2024). What explains elite affective polarization? Evidence from Canadian politicians. Political Psychology, 46(1), 71–84. lien à contrôler
- Moore-Berg, S. L., Ankori-Karlinsky, L.-O., Hameiri, B., & Bruneau, E. (2020). Exaggerated meta-perceptions predict intergroup hostility between American political partisans. Proceedings of the National Academy of Sciences, 117(26), 14864–14872. lien vérifiée
- Lees, J., & Cikara, M. (2020). Inaccurate group meta-perceptions drive negative out-group attributions in competitive contexts. Nature Human Behaviour, 4(3), 279–286. lien vérifiée
- Brady, W. J., McLoughlin, K. L., Torres, M. P., Luo, K. F., Gendron, M., & Crockett, M. J. (2023). Overperception of moral outrage in online social networks inflates beliefs about intergroup hostility. Nature Human Behaviour, 7(6), 917–927. lien vérifiée
« Vérifiée » : titre, auteurs, année et support confirmés en ligne. « À contrôler » : la référence existe mais un détail (pages, éditeur, lien) n'a pas été relu à la source. Toutes les références.
Ce billet donne un point de vue personnel. Il n'a pas la valeur d'une fiche. Une source ou une correction à proposer ? Écrire à l'autrice.