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Il n'y a pas d'émotion négative : la situation qui déclenche, l'émotion qui colore

On dit « émotion négative » comme si l'émotion était le problème. Elle ne l'est pas. Le problème peut venir de deux endroits, dans deux sens opposés : une situation mal lue déclenche une émotion mal ajustée, ou une émotion déjà là repeint la situation.

Type
Réflexion
Publié le
Temps de lecture
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Une émotion n'est jamais négative

C'est ma lecture de neuropsychologue : toutes les émotions sont positives, au sens où elles nous informent toujours d'un état interne. La peur, la tristesse et la colère sont désagréables. Ce ne sont pas des pannes. Elles nous disent quelque chose de nous, même quand elles se trompent sur le monde.

Le mot « négatif » vient de la recherche, et il y désigne le plus souvent une valence, avec un sens qui n'est pas univoque. Passer de « cette émotion fait mal » à « il faut l'éviter » est déjà un jugement de valeur (Shuman et coll., 2013). Et une émotion agréable n'est pas toujours bonne : la recherche du bonheur pourrait parfois avoir des effets défavorables (Gruber et coll., 2011).

Accepter ce qu'on ressent semble d'ailleurs aider. L'acceptation habituelle de ses émotions et de ses pensées va de pair avec moins d'émotions que Ford et ses coauteurs appellent « négatives » face au stress, et avec une meilleure santé psychologique six mois plus tard (Ford et coll., 2018). Le mot est le leur, et ces données ne prouvent pas un lien de cause à effet. Il s'agit d'accepter ce qu'on ressent, pas la situation.

Deux sens à ne pas confondre

Si l'émotion n'est pas le problème, où est-il ? Sur le trajet entre elle et la situation. Et ce trajet se fait dans les deux sens.

  • Premier sens : situation → perception → émotion. La situation déclenche l'émotion, à travers ce que j'en perçois. L'erreur possible est avant l'émotion.
  • Second sens : émotion → perception → situation. L'émotion est déjà là et change ce que je perçois de ce qui arrive. L'erreur possible est après elle.

Dans le premier cas, je dois vérifier la situation. Dans le second, je dois regarder dans quel état j'étais avant. Prendre l'un pour l'autre, c'est chercher au mauvais endroit.

Premier sens : la situation déclenche l'émotion

Un collègue m'envoie un message sec : « On en reparle demain. » J'y lis du mépris, et la colère monte. Il était peut-être seulement pressé.

Ma colère n'est pas fausse. Elle m'informe exactement : j'ai ressenti du mépris. Elle ne prouve pas qu'il y en avait. Une émotion répond à ce que je perçois, pas forcément à ce qui se passe : si ma perception de la situation est mauvaise, l'émotion sera mal adaptée à la situation réelle, tout en restant vraie sur moi. Et parfois, ma lecture est juste, et ma colère aussi.

L'exemple est fictif, et c'est ma lecture clinique : les travaux cités ici ne la démontrent pas directement.

Second sens : l'émotion colore la situation

Reprenons le même message, mais lisons-le autrement. Ce matin, je suis amoureuse et joyeuse : « On en reparle demain », très bien, et je passe à autre chose. Ce matin, je suis triste et déprimée : ce même message m'accable, et il rejoint tout le reste. Le message n'a pas changé. C'est moi qui le lis à travers une couleur.

Quand on est amoureux ou joyeux, on prend les événements avec plus de légèreté. Quand on est triste et déprimé, même les événements les plus heureux a priori peuvent paraître tristes, déprimogènes. Beaucoup reconnaîtront cette expérience. Les études la soutiennent en partie, et la précisent.

  • La couleur dépend de l'émotion. Chez 973 adultes américains, la peur augmente le risque perçu de terrorisme, et la colère fait l'inverse (Lerner et coll., 2003 ; voir aussi Lerner et Keltner, 2001). Deux émotions désagréables, deux réalités différentes.
  • La joie. En laboratoire, chez 104 étudiants, des émotions agréables élargissent l'attention et le répertoire de pensées et d'actions (Fredrickson et Branigan, 2005). Cela ne prouve pas la légèreté, mais cela montre un changement de ce qu'on voit.
  • L'amour. Je n'ai pas trouvé d'étude sur l'évaluation des événements en général. Le plus proche compare en EEG 22 étudiants amoureux et 20 témoins devant des images sans lien avec l'amour, et les auteurs y voient une possible régulation implicite (Cannas Aghedu et coll., 2021). Ici, je m'appuie sur l'expérience, pas sur une preuve.
  • La dépression. Elle s'associe à des biais d'interprétation, avec un effet moyen (g = 0,72 ; Everaert et coll., 2017). Elle s'accompagne aussi d'une réactivité réduite, aux stimuli agréables comme désagréables, et davantage aux agréables (Bylsma et coll., 2008). Un événement heureux peut donc paraître triste, ou simplement ne plus toucher. Ce sont des tendances de groupe, qui ne disent rien d'une personne.
  • Ce n'est pas automatique. L'influence de l'humeur dépend de la façon dont le jugement est traité (Forgas, 1995). Dans neuf études, une humeur passagère change le plus souvent peu ou pas le jugement porté sur sa satisfaction de vie (Yap et coll., 2017).

Si la tristesse devient durable et que plus rien ne touche, cela mérite d'en parler à un proche ou à un professionnel.

Quand les deux s'enchaînent

Les deux sens peuvent se nourrir, et c'est ma lecture clinique plus qu'un résultat. Une émotion colore ma lecture d'une situation. Cette lecture déclenche une nouvelle émotion. Cette émotion colore la situation suivante. À la fin de la journée, je peux croire que tout m'a confirmé ce que je ressentais, alors que je n'ai rien vérifié.

Deux failles, deux prises pour l'influence

Ce qui suit est mon analyse, et elle vise tous les camps. Un message peut agir sur le premier sens, en choisissant l'angle ou en retirant le contexte : on fabrique une perception, et l'émotion suit. Il peut aussi agir sur le second, en installant une émotion avant de demander un jugement : l'étude sur le terrorisme montre que cette couleur peut changer une estimation de risque.

Traiter une émotion de « négative » ou d'« irrationnelle » est une autre prise : cela disqualifie celles et ceux qui la ressentent. Une émotion ne se réfute pas. C'est la situation qui se vérifie. C'est aussi pour cela qu'une colère politique ne se soigne pas.

Deux questions, et deux tests

Quand une émotion arrive, deux questions séparées : qu'est-ce que je sais vraiment de cette situation ? Et dans quel état étais-je juste avant ? La première vise le premier sens, la seconde le second. C'est une idée personnelle, pas une méthode évaluée.

Pour le tester en formation, avec des volontaires tirés au sort et des contenus fictifs. Pour le premier sens : montrer un même message avec ou sans son contexte, et comparer l'émotion rapportée. Pour le second : montrer d'abord un contenu inquiétant ou neutre, puis demander d'estimer un même risque. L'indicateur est l'écart entre les groupes, avec et sans les deux questions. Les résultats restent agrégés, les contenus évitent de mettre les participants en difficulté, chacun peut se retirer, et l'exercice est suivi d'un débriefing.

Sur la carte

Références

  • Shuman, V., Sander, D., & Scherer, K. R. (2013). Levels of valence. Frontiers in Psychology, 4, 261. lien vérifiée
  • Gruber, J., Mauss, I. B., & Tamir, M. (2011). A dark side of happiness? How, when, and why happiness is not always good. Perspectives on Psychological Science, 6(3), 222–233. lien vérifiée
  • Ford, B. Q., Lam, P., John, O. P., & Mauss, I. B. (2018). The psychological health benefits of accepting negative emotions and thoughts: Laboratory, diary, and longitudinal evidence. Journal of Personality and Social Psychology, 115(6), 1075–1092. lien vérifiée
  • Lerner, J. S., Gonzalez, R. M., Small, D. A., & Fischhoff, B. (2003). Effects of fear and anger on perceived risks of terrorism: A national field experiment. Psychological Science, 14(2), 144–150. lien vérifiée
  • Lerner, J. S., & Keltner, D. (2001). Fear, anger, and risk. Journal of Personality and Social Psychology, 81(1), 146–159. lien vérifiée
  • Fredrickson, B. L., & Branigan, C. (2005). Positive emotions broaden the scope of attention and thought-action repertoires. Cognition & Emotion, 19(3), 313–332. lien vérifiée
  • Cannas Aghedu, F., Sarlo, M., Zappasodi, F., Acevedo, B. P., & Bisiacchi, P. S. (2021). Romantic love affects emotional processing of love-unrelated stimuli: An EEG/ERP study using a love induction task. Brain and Cognition, 151, 105733. lien vérifiée
  • Everaert, J., Podina, I. R., & Koster, E. H. W. (2017). A comprehensive meta-analysis of interpretation biases in depression. Clinical Psychology Review, 58, 33–48. lien vérifiée
  • Bylsma, L. M., Morris, B. H., & Rottenberg, J. (2008). A meta-analysis of emotional reactivity in major depressive disorder. Clinical Psychology Review, 28(4), 676–691. lien vérifiée
  • Forgas, J. P. (1995). Mood and judgment: The affect infusion model (AIM). Psychological Bulletin, 117(1), 39–66. lien vérifiée
  • Yap, S. C. Y., Wortman, J., Anusic, I., Baker, S. G., Scherer, L. D., Donnellan, M. B., & Lucas, R. E. (2017). The effect of mood on judgments of subjective well-being: Nine tests of the judgment model. Journal of Personality and Social Psychology, 113(6), 939–961. lien vérifiée

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