De quoi je parle
Après un attentat, une victoire sportive, une élection ou le début d'une guerre, une émotion semble parfois occuper toute la place. Certaines personnes ne la ressentent pas, ou en ressentent une autre. Cela peut tenir à leur histoire, à leur groupe, à leurs convictions ou au moment de leur vie.
Ce décalage n'est ni un trouble ni une trahison. Et l'émotion « du pays » est en partie une impression : on voit surtout celles et ceux qui l'expriment, pas celles et ceux qui se taisent.
Ce que la recherche permet de dire
- Il existe des règles implicites. Arlie Hochschild parle de règles de sentiment : des attentes sur ce qu'il convient de ressentir dans une situation (Hochschild, 1979, référence à contrôler).
- Ressentir ensemble peut faire du bien. Dans des marches folkloriques et des manifestations, la synchronie émotionnelle perçue accompagne une identité collective, une intégration sociale et une estime de soi plus fortes (Páez et coll., 2015). L'étude ne dit rien de celles et ceux qui ne participent pas.
- L'ajustement émotionnel est lié aux relations. Aux États-Unis, en Belgique et en Corée, être ajusté émotionnellement à sa culture est associé au bien-être relationnel (De Leersnyder et coll., 2014). C'est une association, pas une cause, et elle porte sur la culture plutôt que sur un événement national.
- Le décalage ne fait pas que réduire au silence. Quand une personne juge une émotion appropriée mais perçoit que son groupe ne la ressent pas, elle peut la ressentir plus fortement et se sentir responsable de la porter au nom du groupe. Les auteurs parlent de fardeau émotionnel (Goldenberg et coll., 2014).
- Se croire minoritaire pèse sur la prise de parole, un peu. C'est l'idée de la spirale du silence (Noelle-Neumann, 1974, référence à contrôler). Une méta-analyse de 66 études trouve un lien faible mais significatif entre le climat d'opinion perçu et le fait de s'exprimer (r = 0,10 ; Matthes et coll., 2018). Ces travaux portent sur les opinions : les étendre aux émotions est mon hypothèse.
- On peut se croire seul à tort. Des étudiants se croyaient tous plus mal à l'aise que l'étudiant moyen face aux pratiques d'alcool du campus, et cet écart illusoire était lié à un sentiment d'éloignement (Prentice et Miller, 1993). En Arabie saoudite, de jeunes hommes mariés sous-estimaient le soutien de leurs pairs au travail des femmes hors du foyer. Corriger cette croyance a accru leur disposition à aider leur épouse à chercher un emploi, et ces épouses ont ensuite davantage postulé (Bursztyn et coll., 2020). Là encore, il s'agit de normes, pas d'émotions.
- Ne rien montrer ne veut pas dire ne rien ressentir. Dans 21 groupes de discussion menés en Belgique, en France, en Italie et au Portugal au printemps 2019, Anne-Marie Houde observe des attachements émotionnels à l'Union européenne, souvent implicites, qui peuvent passer pour de l'indifférence. Les participants les plus eurosceptiques jugent négative cette difficulté à imaginer leur pays hors de l'Union. L'échantillon n'est pas représentatif, et l'autrice appelle à davantage de recherches sur ce qu'elle nomme des attachements « négatifs », son terme et non le mien (Houde, 2025).
Pourquoi cet écart compte face à l'influence
Ce qui suit est mon analyse. Elle s'appuie sur ces travaux, mais aucune étude citée ne la mesure directement. Tous les camps peuvent être concernés.
- Une émotion peut paraître plus partagée qu'elle ne l'est. Lors de la présidentielle sud-coréenne de 2012, des agents coordonnés du service de renseignement se sont fait passer pour des citoyens indépendants sur Twitter. Les auteurs concluent toutefois à un impact limité (Keller et coll., 2020).
- Ce qu'on voit en ligne n'est pas un sondage. Sur Twitter, le retour social positif rend l'indignation future plus probable, et les utilisateurs ajustent leur indignation aux normes de leur réseau (Brady et coll., 2021).
- Le décalage peut servir de prise, de deux façons. On peut désigner celles et ceux qui ne ressentent pas la même chose comme des traîtres. On peut aussi leur offrir une communauté de remplacement, où eux seuls verraient clair. Dans les deux cas, on transforme une différence ordinaire en frontière entre « nous » et « eux ».
Ce qui pourrait protéger
Pour soi : avant de conclure qu'on est seul, distinguer ce qu'on voit passer de ce qui a été mesuré. Un fil d'actualité ne dit pas ce que ressent un pays.
Pour celles et ceux qui informent : éviter « les Français sont en colère » quand seule une partie l'exprime, et montrer l'éventail des réactions quand il est connu. Et ne jamais exiger d'une personne qu'elle affiche une émotion.
Pour un groupe en formation, un test à essayer : demander de façon anonyme à chacun ce qu'il ressent face à une actualité, et ce qu'il pense que les autres ressentent. L'indicateur est l'écart entre les deux, en résultat de groupe. On montre ensuite les résultats, et on mesure à nouveau cet écart sur un autre sujet quelques semaines plus tard.
Ce test transpose aux émotions un résultat obtenu sur les normes : il reste à évaluer. Il demande le consentement des participants, et il ne doit jamais servir à repérer ou à surveiller quelqu'un.
Sur la carte
- Normes sociales : ce que font les autres, ce qu'ils approuvent : « Beaucoup cliquent encore » apprend surtout que cliquer est normal.
- Identité sociale : « nous » contre « eux » : Appartenir à un groupe suffit à en favoriser les membres, et à baisser sa garde.
- Désignation d'un adversaire : Réduire un problème complexe à un coupable.
- Inondation informationnelle : Saturer la capacité de vérification plutôt que convaincre.
Références
- Hochschild, A. R. (1979). Emotion work, feeling rules, and social structure. American Journal of Sociology, 85(3), 551–575. lien à contrôler
- Páez, D., Rimé, B., Basabe, N., Wlodarczyk, A., & Zumeta, L. (2015). Psychosocial effects of perceived emotional synchrony in collective gatherings. Journal of Personality and Social Psychology, 108(5), 711–729. lien vérifiée
- De Leersnyder, J., Mesquita, B., Kim, H., Eom, K., & Choi, H. (2014). Emotional fit with culture: A predictor of individual differences in relational well-being. Emotion, 14(2), 241–245. lien vérifiée
- Goldenberg, A., Saguy, T., & Halperin, E. (2014). How group-based emotions are shaped by collective emotions: Evidence for emotional transfer and emotional burden. Journal of Personality and Social Psychology, 107(4), 581–596. lien vérifiée
- Noelle-Neumann, E. (1974). The spiral of silence: A theory of public opinion. Journal of Communication, 24(2), 43–51. lien à contrôler
- Matthes, J., Knoll, J., & von Sikorski, C. (2018). The "spiral of silence" revisited: A meta-analysis on the relationship between perceptions of opinion support and political opinion expression. Communication Research, 45(1), 3–33. lien vérifiée
- Prentice, D. A., & Miller, D. T. (1993). Pluralistic ignorance and alcohol use on campus: Some consequences of misperceiving the social norm. Journal of Personality and Social Psychology, 64(2), 243–256. lien vérifiée
- Bursztyn, L., González, A. L., & Yanagizawa-Drott, D. (2020). Misperceived social norms: Women working outside the home in Saudi Arabia. American Economic Review, 110(10), 2997–3029. lien vérifiée
- Houde, A.-M. (2025). Emotions, International Relations, and the everyday: Individuals' emotional attachments to international organisations. Review of International Studies, 51(3), 504–522. Publié en ligne en 2023. lien à contrôler
- Keller, F. B., Schoch, D., Stier, S., & Yang, J. (2020). Political astroturfing on Twitter: How to coordinate a disinformation campaign. Political Communication, 37(2), 256–280. lien vérifiée
- Brady, W. J., McLoughlin, K., Doan, T. N., & Crockett, M. J. (2021). How social learning amplifies moral outrage expression in online social networks. Science Advances, 7(33), eabe5641. lien vérifiée
« Vérifiée » : titre, auteurs, année et support confirmés en ligne. « À contrôler » : la référence existe mais un détail (pages, éditeur, lien) n'a pas été relu à la source. Toutes les références.
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