Une question plus floue qu'il n'y paraît
On oppose souvent les émotions nées en ligne (IVL, in virtual life) à celles nées en présence (IRL, in real life). Le mot « réel » est trompeur : une colère née devant un écran est une vraie colère. Et beaucoup d'émotions passent de l'un à l'autre, d'une vidéo vue sur son téléphone à une discussion en famille ou à une manifestation.
Ma recherche a été limitée, et ne pas trouver d'étude ne prouve pas qu'il n'y en a pas. Les réponses ci-dessous sont donc des indices, jamais des comparaisons directes.
Ont-elles le même effet ?
On ne le sait pas. Chaque étude éclaire un seul côté.
- En ligne, une émotion se transmet sans contact. Sur Facebook, chez 689 003 utilisateurs, voir moins de contenus que les auteurs classent comme positifs conduit à publier moins de messages positifs et plus de messages « négatifs », et inversement (Kramer et coll., 2014, référence à contrôler). Ces catégories sont les leurs, pas les miennes. La revue a publié une expression d'inquiétude sur cet article.
- En présence, ressentir ensemble renforce le lien. Dans des marches folkloriques et des manifestations, la synchronie émotionnelle perçue accompagne une identité collective et une intégration sociale plus fortes (Páez et coll., 2015). L'étude ne compare pas avec des échanges en ligne.
- En ligne, l'émotion des autres paraît plus forte qu'elle ne l'est. Les observateurs surestiment l'indignation de ceux qui écrivent sur Twitter, ce qui gonfle leur impression d'une hostilité entre groupes (Brady et coll., 2023). Sur 2,7 millions de messages américains, chaque terme visant le camp adverse augmente de 67 % les chances de partage (Rathje et coll., 2021). Cette seconde étude mesure le partage, pas une émotion ressentie.
- L'écran ne change pas tout. Dans huit études, les personnes hostiles en politique en ligne le sont aussi hors ligne, et sont surtout motivées par le statut (Bor et Petersen, 2022). Cela porte sur l'hostilité, pas sur l'émotion. Une discussion en ligne sur un désaccord politique semble toutefois produire moins de solidarité qu'en face à face (Roos et coll., 2020, référence à contrôler).
- Quitter le réseau n'a pas d'effet unique. Aux États-Unis, quatre semaines sans Facebook avant une élection réduisent la polarisation et augmentent le bien-être, mais aussi la méconnaissance de l'actualité (Allcott et coll., 2020). En Bosnie-Herzégovine, une semaine sans Facebook en juillet 2019, autour de la commémoration du génocide, réduit l'estime pour les autres groupes ethniques, peut-être selon la diversité du lieu de vie (Asimovic et coll., 2021, référence à contrôler). Le hors ligne n'apaise donc pas toujours.
Mon hypothèse : la différence tient moins à l'émotion qu'à ce qui l'entoure. En présence, on voit des visages, on peut être contredit, et le groupe a une taille visible. En ligne, on voit surtout celles et ceux qui s'expriment, des compteurs, et un public dont on ignore la taille.
S'estompent-elles plus lentement ?
Aucune source que j'ai pu contrôler ne compare ce rythme. Les durées affichées dans les études portent sur l'expérience, pas sur l'émotion.
Un indice va contre l'idée d'une émotion en ligne toujours éphémère : après les attentats de Paris de novembre 2015, chez 62 114 utilisateurs de Twitter, les mots liés à la solidarité augmentent durablement, et les plus engagés dans l'émotion collective emploient un langage plus prosocial dans les mois suivants (Garcia et Rimé, 2019). Ce sont des mots publiés, pas un ressenti mesuré.
Je vois deux hypothèses opposées, à tester. Une émotion née en ligne pourrait durer plus longtemps, parce que le fil la remet sous les yeux. Elle pourrait aussi durer moins, parce que le sujet suivant la chasse : chaque sujet retient l'attention collective de moins en moins longtemps (Lorenz-Spreen et coll., 2019).
Ce qui fait durer une émotion
Une émotion dure de quelques secondes à plusieurs heures. Une revue range ce qui joue en trois familles : l'événement, l'émotion elle-même et la personne (Verduyn et coll., 2015). Ces travaux portent sur la vie quotidienne, pas sur la politique, et ils montrent des liens plutôt que des causes. Les appliquer aux émotions politiques est mon hypothèse.
- L'importance de la situation. Plus la situation compte, plus l'émotion tend à durer (Verduyn et coll., 2009).
- L'intensité au départ. Plus l'émotion est forte au début, plus elle tend à durer (Verduyn et coll., 2009).
- Le retour du déclencheur. L'émotion dure davantage quand ce qui l'a provoquée revient, physiquement ou seulement en pensée (Verduyn et coll., 2009).
- La façon d'y repenser. Y repenser avec du recul va de pair avec des émotions plus courtes que s'y replonger (Verduyn et coll., 2012).
- La personne. Ses dispositions et ses façons de réguler ses émotions jouent aussi (Verduyn et coll., 2015). L'inertie émotionnelle, la résistance au changement d'un moment à l'autre, est plus forte en moyenne chez des étudiants à l'estime de soi plus basse et chez des adolescents déprimés (Kuppens et coll., 2010). C'est une tendance de groupe, qui ne dit rien d'une personne, et l'inertie n'est pas tout à fait la durée.
- L'exposition répétée. Après l'attentat du marathon de Boston, chez 4 675 personnes, le stress aigu augmente avec les heures passées devant les médias. À partir de six heures par jour, il dépasse celui des personnes directement exposées (Holman et coll., 2014). Un suivi sur trois ans évoque un cercle entre détresse et consommation de médias (Thompson et coll., 2019). Ces études mesurent le stress après des violences, pas sa durée, ni la colère politique, et elles ne prouvent pas le sens du lien.
Si ces paramètres valent pour la politique, le canal ne serait pas le plus important. Une émotion née en ligne durerait surtout quand le fil remet le déclencheur sous les yeux, quand le contenu retenu est le plus intense, et quand le sujet touche à ce qui compte pour nous. Une émotion née en présence durerait, elle aussi, si on en reparle chaque soir. C'est ce que le test proposé plus bas permettrait de vérifier.
Se régulent-elles de la même façon ?
Là non plus, je n'ai pas trouvé de comparaison directe. Mais deux leviers sont documentés séparément.
- Ce que fait la personne. Des participants israéliens, formés à réévaluer autrement une information sur le conflit israélo-palestinien qui suscite la colère, soutiennent davantage les politiques conciliantes et moins les politiques agressives. L'effet se retrouve encore cinq mois après (Halperin et coll., 2013). Il porte sur des attitudes, sans distinguer d'où vient la colère.
- Ce que fait l'environnement. Pendant dix jours sur X, durant la campagne américaine de 2024, augmenter ou réduire l'exposition à l'animosité partisane modifie l'animosité envers l'autre parti de plus de 2 points sur 100, sans différence détectable selon le parti (Piccardi et coll., 2025). Passer simplement à un fil chronologique sur Facebook et Instagram, en 2020, ne change pas significativement la polarisation en trois mois (Guess et coll., 2023, référence à contrôler). Ces études diffèrent trop pour conclure, mais ce qui est mis en avant semble compter plus que le simple ordre du fil.
Mon hypothèse : en présence, les autres aident à réguler sans qu'on le demande, par un regard ou une objection. En ligne, cette aide arrive plus tard, ou pas du tout, et la réaction qui revient peut au contraire encourager (Brady et coll., 2021).
Pourquoi cela compte, et comment le tester
Si une émotion née en ligne semble plus partagée qu'elle ne l'est, elle offre une prise à toute opération d'influence, quel que soit le camp. Reste à savoir ce qui dure vraiment, et ce qui s'apaise.
Pour le mesurer, on pourrait suivre des volontaires pendant quelques semaines autour d'un même événement, avec de courtes questions plusieurs fois par jour : quelle émotion, quelle intensité, née où, revue combien de fois. L'indicateur serait le temps de retour au niveau de départ, comparé selon l'origine de l'émotion. Les résultats resteraient agrégés. Les opinions politiques étant des données sensibles, l'étude demanderait un consentement explicite et un cadre éthique.
En attendant, pour soi, trois questions simples : où cette émotion a-t-elle commencé ? L'ai-je revue dix fois depuis ? Est-ce que je sais combien de personnes la ressentent vraiment, ou seulement combien l'expriment ? Ces questions sont une idée personnelle, pas une méthode évaluée.
Sur la carte
- Plans « si… alors » et réévaluation : des outils des TCC contre la pression : Décider à l'avance de ce qu'on fera quand l'urgence arrivera.
- Stress, émotion et contrôle exécutif : Sous stress, le contrôle recule et l'automatisme avance.
- Récompense et renforcement variable : Pourquoi un fil d'actualité donne envie de continuer.
- Identité sociale : « nous » contre « eux » : Appartenir à un groupe suffit à en favoriser les membres, et à baisser sa garde.
Références
- Kramer, A. D. I., Guillory, J. E., & Hancock, J. T. (2014). Experimental evidence of massive-scale emotional contagion through social networks. PNAS, 111(24), 8788–8790. lien à contrôler
- Páez, D., Rimé, B., Basabe, N., Wlodarczyk, A., & Zumeta, L. (2015). Psychosocial effects of perceived emotional synchrony in collective gatherings. Journal of Personality and Social Psychology, 108(5), 711–729. lien vérifiée
- Brady, W. J., McLoughlin, K. L., Torres, M. P., Luo, K. F., Gendron, M., & Crockett, M. J. (2023). Overperception of moral outrage in online social networks inflates beliefs about intergroup hostility. Nature Human Behaviour, 7(6), 917–927. lien vérifiée
- Rathje, S., Van Bavel, J. J., & van der Linden, S. (2021). Out-group animosity drives engagement on social media. PNAS, 118(26), e2024292118. lien vérifiée
- Bor, A., & Petersen, M. B. (2022). The psychology of online political hostility: A comprehensive, cross-national test of the mismatch hypothesis. American Political Science Review, 116(1), 1–18. lien vérifiée
- Roos, C. A., Postmes, T., & Koudenburg, N. (2020). The microdynamics of social regulation: Comparing the navigation of disagreements in text-based online and face-to-face discussions. Group Processes & Intergroup Relations, 23(6), 902–917. lien à contrôler
- Allcott, H., Braghieri, L., Eichmeyer, S., & Gentzkow, M. (2020). The welfare effects of social media. American Economic Review, 110(3), 629–676. lien vérifiée
- Asimovic, N., Nagler, J., Bonneau, R., & Tucker, J. A. (2021). Testing the effects of Facebook usage in an ethnically polarized setting. PNAS, 118(25), e2022819118. lien à contrôler
- Garcia, D., & Rimé, B. (2019). Collective emotions and social resilience in the digital traces after a terrorist attack. Psychological Science, 30(4), 617–628. lien vérifiée
- Lorenz-Spreen, P., Mønsted, B. M., Hövel, P., & Lehmann, S. (2019). Accelerating dynamics of collective attention. Nature Communications, 10, 1759. lien vérifiée
- Verduyn, P., Delaveau, P., Rotgé, J.-Y., Fossati, P., & Van Mechelen, I. (2015). Determinants of emotion duration and underlying psychological and neural mechanisms. Emotion Review, 7(4), 330–335. lien vérifiée
- Verduyn, P., Delvaux, E., Van Coillie, H., Tuerlinckx, F., & Van Mechelen, I. (2009). Predicting the duration of emotional experience: Two experience sampling studies. Emotion, 9(1), 83–91. lien vérifiée
- Verduyn, P., Van Mechelen, I., Kross, E., Chezzi, C., & Van Bever, F. (2012). The relationship between self-distancing and the duration of negative and positive emotional experiences in daily life. Emotion, 12(6), 1248–1263. lien vérifiée
- Kuppens, P., Allen, N. B., & Sheeber, L. B. (2010). Emotional inertia and psychological maladjustment. Psychological Science, 21(7), 984–991. lien vérifiée
- Holman, E. A., Garfin, D. R., & Silver, R. C. (2014). Media's role in broadcasting acute stress following the Boston Marathon bombings. Proceedings of the National Academy of Sciences, 111(1), 93–98. lien vérifiée
- Thompson, R. R., Jones, N. M., Holman, E. A., & Silver, R. C. (2019). Media exposure to mass violence events can fuel a cycle of distress. Science Advances, 5(4), eaav3502. lien vérifiée
- Halperin, E., Porat, R., Tamir, M., & Gross, J. J. (2013). Can emotion regulation change political attitudes in intractable conflicts? From the laboratory to the field. Psychological Science, 24(1), 106–111. lien vérifiée
- Piccardi, T., Saveski, M., Jia, C., Hancock, J., Tsai, J. L., & Bernstein, M. S. (2025). Reranking partisan animosity in algorithmic social media feeds alters affective polarization. Science, 390(6776), eadu5584. lien vérifiée
- Guess, A. M., Malhotra, N., Pan, J., Barberá, P., et coll. (2023). How do social media feed algorithms affect attitudes and behavior in an election campaign? Science, 381(6656), 398–404. lien à contrôler
- Brady, W. J., McLoughlin, K., Doan, T. N., & Crockett, M. J. (2021). How social learning amplifies moral outrage expression in online social networks. Science Advances, 7(33), eabe5641. lien vérifiée
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