Mon point de départ
Quand une guerre éclate, la cote du président monte. Mon explication spontanée : les gens ont peur, et ils se tournent vers une image qu'ils connaissent et en laquelle ils ont confiance. Je l'ai confrontée aux études. Le fait existe, mais il est moins général qu'on le croit. Le mécanisme est encore moins établi.
Ce que montrent les sondages
- L'effet a un nom. On parle de ralliement autour du drapeau depuis les travaux de John Mueller sur les présidents américains, de Truman à Johnson. L'événement qui le déclenche est international et implique directement le pays et son président. Il est aussi précis et spectaculaire (Mueller, 1970, référence à contrôler).
- Il peut être énorme. George W. Bush passe de 51 % d'approbation le 10 septembre 2001 à 86 % le 15 septembre. Le 22, il atteint 90 %, le niveau le plus haut jamais mesuré pour un président américain à cette date. Le 10 novembre 2002, il est encore à 68 %. La guerre du Golfe de 1991 avait apporté 18 points au président de l'époque (Hetherington et Nelson, 2003).
- Il n'est pas automatique. Une étude couvre 46 différends militaires entre États, 27 pays et 34 118 réponses. En moyenne, ces différends font baisser le soutien aux dirigeants (Seo et Horiuchi, 2024). Aux États-Unis, sur 193 différends de 1933 à 1992, le ralliement moyen est faible et non significatif sur le plan statistique, même si certaines crises produisent un ralliement net. Il dépend beaucoup de la façon dont la crise est présentée : déclarations de la Maison-Blanche, soutien des deux partis, couverture médiatique (Baker et Oneal, 2001 ; Groeling et Baum, 2008).
- Il s'use. Dans dix pays, de 1990 à 2014, les partis au pouvoir gagnent d'abord en popularité quand leurs pertes militaires augmentent. Après environ quatre ans et demi d'intervention, ils sont sanctionnés (Kuijpers, 2019). George H. W. Bush atteint 89 % après la guerre du Golfe (Gallup, 2001) et perd l'élection de 1992. En Ukraine, la confiance en Volodymyr Zelensky baisse entre fin 2022 et fin 2024. Mesurée par l'institut ukrainien KIIS, elle passe de 84 % en décembre 2022 à 62 % en décembre 2023, puis à 45 % en décembre 2024, avec 24 % de sans-avis (KIIS, 2023 ; KIIS, 2025). Une autre formulation de la question donne 77 % fin 2023 et 52 % en décembre 2024 (KIIS, 2025). Ces chiffres s'arrêtent à décembre 2024 et ne décrivent pas la situation d'aujourd'hui.
- Un sondage mesure ce qu'on dit. Dans un régime qui tolère mal la critique, l'écart avec ce qu'on pense peut être grand. Selon une étude, environ trois quarts des personnes ralliées à Vladimir Poutine après l'annexion de la Crimée dissimulaient au moins en partie leur avis (Hale, 2022). Cette étude interroge les mêmes personnes à plusieurs reprises (enquête par panel). Elle y ajoute une expérience de liste, où l'on indique combien d'affirmations on approuve, sans dire lesquelles. Une autre équipe conclut qu'au début de 2015, sa cote reflétait pourtant largement les opinions (Frye et coll., 2017). Le débat reste ouvert. Ces mesures ne portent que sur la Russie : elles ne montrent pas qu'ailleurs chacun dit toujours ce qu'il pense.
L'effet n'a pas de couleur politique : l'étude de Mueller couvre déjà des présidents démocrates et républicains. Bush revient souvent ici parce que beaucoup d'expériences portent sur le 11 septembre, ce qui ne dit rien de particulier sur lui ni sur ses électeurs. L'effet ne dit rien non plus de l'intelligence de celles et ceux qui se rallient. Se rassembler face à une attaque peut être une réponse raisonnable.
Est-ce la peur ?
En partie seulement, et il faut séparer ce que les mots mélangent. Voir un danger (la menace perçue, dans les études), être inquiet (l'anxiété, dans les études) et être en colère ne font pas la même chose.
- Voir un danger et être inquiet vont en sens contraire. En Allemagne, de fin mars à juillet 2020, la menace perçue augmente l'approbation d'Angela Merkel et l'anxiété la diminue, sur 32 187 entretiens auprès de 3 680 personnes (Lehrer et coll., 2025). C'était une épidémie, pas une guerre.
- La colère pourrait compter davantage. Dans des expériences auprès d'étudiants américains, un film sur le 11 septembre augmente le soutien à Bush et à sa politique militaire, un effet que les auteurs attribuent à la colère. L'anxiété pousse plutôt dans l'autre sens. L'effet ne s'étend pas aux questions de société, comme l'avortement (Lambert et coll., 2010, référence à contrôler ; Lambert et coll., 2011). Peur et colère ont aussi des effets opposés sur le risque perçu de terrorisme (Lerner et coll., 2003).
- La piste du rappel de la mort est fragile. Rappeler aux participants leur propre mort ou le 11 septembre augmente leur soutien à Bush (Landau et coll., 2004). Mais un effet voisin de ce type de rappel, testé sur la défense de sa vision du monde, n'a pas été répliqué dans le projet Many Labs 4, avec 17 laboratoires et 1 550 participants après exclusions (Klein et coll., 2022).
- La crise change le regard sur le dirigeant. Dans une expérience de 2004, les participants placés dans un scénario de crise trouvent Bush plus charismatique. La crise influe aussi, directement et à travers ce charisme, sur la responsabilité qu'ils lui attribuent dans ce que l'étude présente comme des échecs en Irak (Merolla et coll., 2007).
Je retiens donc ceci : la peur que j'imaginais n'est pas le moteur évident. Une partie du ralliement semble venir de la menace perçue et, dans d'autres expériences, de la colère, alors que l'inquiétude peut aller contre le dirigeant. Ces résultats viennent d'études séparées, menées dans peu de pays, et aucune ne clôt la question.
Une image familière et de confiance ?
C'est la partie de mon idée que les études soutiennent le moins directement. Je n'ai trouvé aucune étude qui teste si un dirigeant plus familier gagne davantage en temps de guerre. Ma recherche a été limitée, et cela ne prouve pas qu'il n'en existe pas.
- Pour la confiance. Les personnes rendues anxieuses accordent davantage leur confiance, mais de façon sélective : à ceux qui paraissent compétents face au danger, et pas à ceux qu'elles en tiennent pour responsables (Albertson et Gadarian, 2015). La compétence perçue compte donc. Ces travaux portent sur la santé publique et l'immigration, et ne comparent pas la compétence à l'habitude.
- Contre l'habitude. Pendant les campagnes présidentielles américaines, l'anxiété stimule l'attention et décourage de voter par habitude (Marcus et MacKuen, 1993). C'est une campagne et pas une guerre, mais cela va plutôt, à mon sens, à l'inverse d'un repli sur le connu.
- Une confiance qui n'existait pas toujours avant. À la veille du 11 septembre, Bush ne recueille que 51 % d'approbation (Hetherington et Nelson, 2003), et il est au pouvoir depuis moins d'un an. Une telle hausse ne peut pas venir seulement d'une confiance déjà là.
Je reformule donc mon hypothèse. On se rallie peut-être moins à une image connue qu'à une fonction : la personne qui peut répondre au danger et que tout le monde regarde au même moment. La familiarité peut y aider, comme dans les liens à distance avec une figure publique, mais elle ne suffit sans doute pas. C'est une hypothèse, pas un résultat.
Une prise pour l'influence
Ce qui suit est mon analyse. Elle ne vise aucun camp ni aucun pays en particulier, et je ne l'ai pas testée. Une crise fait fondre trois choses en une seule : soutenir mon pays, soutenir ce dirigeant, soutenir cette décision. Critiquer la troisième peut alors sembler trahir la première. C'est là que se trouve la prise, pour qui voudrait durcir un climat ou faire taire un débat, à l'intérieur comme de l'extérieur.
L'autre prise est l'impression d'unanimité. Si l'étude sur la Crimée dit vrai, le ralliement peut se nourrir de ce qu'on croit que les autres pensent (Hale, 2022). Une cote élevée n'est donc pas une preuve que la décision est bonne, ni que tout le monde l'approuve sincèrement. Une cote basse ne prouve pas non plus que la décision est mauvaise.
Quatre questions, et un test
Quand une crise éclate et qu'une cote s'envole, je peux me poser séparément trois questions : est-ce que je soutiens mon pays, ce dirigeant, cette décision ? Et une quatrième : qu'est-ce que je ressens, de la colère ou de l'inquiétude, et qu'est-ce que je sais vraiment de la situation ? On peut aussi noter, avant toute crise, les critères sur lesquels juger un dirigeant, puis les relire le jour venu. Ce sont des idées personnelles, pas des méthodes évaluées.
On peut tester le mécanisme en formation ou en recherche, avec une crise et un dirigeant fictifs. Le tirage au sort répartit les volontaires. Un groupe voit d'abord ce dirigeant plusieurs fois, l'autre le découvre. Chaque personne lit ensuite le récit de la crise ou un texte neutre. Elle indique enfin son approbation, la menace qu'elle perçoit, son inquiétude et sa colère. Si la familiarité compte, la hausse d'approbation par rapport au texte neutre sera plus forte chez les personnes qui connaissent déjà le dirigeant. Sinon, je me serai trompée sur ce point. Pour tester les quatre questions, on compare les personnes qui les ont reçues avant de répondre à celles qui ne les ont pas reçues. L'indicateur est l'écart entre le soutien au dirigeant et le soutien à sa décision : s'il se creuse avec les questions, elles aident à séparer les deux. Les résultats restent agrégés et aucun camp réel n'est représenté. Les réactions politiques et les émotions étant des données sensibles, l'étude demande un consentement explicite et un cadre éthique. Chaque personne peut se retirer à tout moment, et un débriefing suit. Le récit reste sobre, sans détails violents, et les volontaires sont prévenus de son thème avant de s'engager, en particulier s'ils ont été touchés de près par une guerre ou un attentat.
Sur la carte
- Autorité usurpée : Quand le titre de l'émetteur remplace la vérification.
- Proximité et relation parasociale : Quand le sentiment de connaître quelqu'un remplace l'examen de ses positions.
- Normes sociales : ce que font les autres, ce qu'ils approuvent : « Beaucoup cliquent encore » apprend surtout que cliquer est normal.
- Décision, émotion et cortex préfrontal ventromédian : Sans émotion, on ne décide pas mieux.
- Cadrage et agenda : Choisir l'angle et les sujets plutôt que mentir.
Références
- Mueller, J. E. (1970). Presidential popularity from Truman to Johnson. American Political Science Review, 64(1), 18–34. lien à contrôler
- Hetherington, M. J., & Nelson, M. (2003). Anatomy of a rally effect: George W. Bush and the war on terrorism. PS: Political Science & Politics, 36(1), 37–42. lien vérifiée
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- Baker, W. D., & Oneal, J. R. (2001). Patriotism or opinion leadership? The nature and origins of the « rally 'round the flag » effect. Journal of Conflict Resolution, 45(5), 661–687. lien vérifiée
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