L'angle mort
La plupart des défenses contre la manipulation se jugent à la même question : repère-t-on mieux le faux ? Ce site ne fait pas exception : l'indicateur de la fiche Inoculation compte les messages fictifs détectés.
Or une personne qui répond « faux » à tout détecte tout le faux. Elle a aussi perdu le vrai. Une défense peut donc réussir à son propre test et affaiblir ce qu'elle voulait protéger.
Ce que l'on sait déjà
- L'effet existe en expérience. Aux États-Unis, en Pologne et à Hong Kong (6 127 personnes), le fact-checking, les conseils d'éducation aux médias et la couverture médiatique de la désinformation réduisent la croyance dans le faux, mais aussi la crédibilité des informations factuelles (Hoes et coll., 2024, référence à contrôler). Présenter la désinformation comme une menace peut aussi amorcer une méfiance envers les informations authentiques (van der Meer et coll., 2023).
- Mieux détecter n'est pas toujours mieux distinguer. Une réanalyse de cinq études sur deux jeux d'inoculation ne trouve pas de meilleure distinction entre vrai et faux : les participants répondent surtout davantage « faux » (Modirrousta-Galian et Higham, 2023). Ce résultat ne vaut pas pour toute l'inoculation.
- Les contenus synthétiques ajoutent du doute. Informer sur les deepfakes n'améliore pas leur détection et pousse à juger fausses des vidéos authentiques (Ternovski et coll., 2022). Au Royaume-Uni, face à une vidéo truquée, les gens sont plus souvent incertains que trompés, et cette incertitude va de pair avec une moindre confiance dans l'information sur les réseaux sociaux (Vaccari et Chadwick, 2020).
Ce que l'on ne sait pas
Ces résultats viennent surtout d'expériences en ligne, et ceux que j'ai pu contrôler ne disent pas si l'effet dure. Rien ne montre encore qu'une formation crée une défiance durable envers les médias.
Il y a aussi un contrepoint. Le « dividende du menteur », l'expression de Chesney et Citron (2019), désigne le gain de celui qui crie au faux pour échapper à une accusation. Testé auprès de 15 287 adultes américains, ce gain apparaît surtout pour des scandales rapportés par écrit et beaucoup moins en vidéo. Il porte sur le soutien au responsable politique : l'étude ne trouve pas d'effet significatif sur la confiance dans les médias (Schiff et coll., 2025).
Le contexte, enfin, ne prouve rien à lui seul. 40 % des personnes interrogées dans 48 marchés disent éviter parfois ou souvent l'information, contre 29 % en 2017 (Newman et coll., 2025). Selon la présentation de l'éditeur, cet évitement touche surtout les groupes défavorisés (Toff et coll., 2023). Rien ne le relie à la lutte contre la désinformation. Et certains chercheurs jugent l'ampleur de la désinformation surestimée (Altay et coll., 2023) : une raison de plus de ne pas gonfler la menace.
Trois futurs possibles d'ici 2030
Ce ne sont pas des prévisions, mais des scénarios pour réfléchir. Aucun n'a été mesuré.
- Le doute par défaut. Les contenus synthétiques deviennent ordinaires et chaque formation répète que tout peut être faux. Vérifier coûte cher, alors on doute de ce qui dérange et on croit ce qui arrange. N'importe quel acteur mis en cause, quel que soit son camp, peut répondre « c'est un faux ».
- Le retrait. On ne trie plus, on s'en va. L'évitement progresse, surtout chez celles et ceux qui ont le moins de ressources pour vérifier. Un adversaire n'a plus besoin de faire croire quoi que ce soit : il lui suffit que plus rien ne soit cru.
- La confiance outillée. Les preuves d'origine des contenus se banalisent, les institutions publient leurs corrections, et les formations apprennent à accorder sa confiance autant qu'à la retirer. Le doute redevient un outil, pas un réflexe.
Les signaux à surveiller
- Des formations évaluées sans aucun contenu vrai dans le test.
- Des messages de sensibilisation dont la conclusion revient à « ne croyez plus rien ».
- Des responsables de tous bords qui répondent « c'est un faux » sans apporter d'élément.
- Une hausse de l'évitement de l'information dans les enquêtes répétées, surtout chez les publics les moins favorisés.
Ce qu'on peut tester dès maintenant
Une règle simple : aucune évaluation sans contenus vrais. Le test mêle des contenus vrais et des contenus fictifs de difficulté comparable, et on suit deux chiffres en résultat de groupe : la sensibilité et le critère, c'est-à-dire la capacité à distinguer et la tendance à répondre « faux ». S'y ajoute un chiffre très parlant : la part de contenus vrais jugés faux.
L'hypothèse à tester : une formation réussit seulement si la sensibilité monte sans que le critère glisse vers « tout est faux ». On compare à un groupe tiré au sort qui ne l'a pas encore suivie, tout de suite puis à trois mois. Les participants sont volontaires, et l'exercice est suivi d'un débriefing.
Je changerai d'avis si des suivis à plusieurs mois montrent que cet effet disparaît, ou si les formations améliorent la distinction sans déplacer le critère. Ce serait une bonne nouvelle.
Sur la carte
- Inoculation : s'entraîner sur une version affaiblie : Reconnaître une technique avant de la rencontrer en vrai.
- Lire les résultats d'un exercice : taux, sensibilité et critère : Un taux de clic qui baisse ne prouve pas que l'équipe repère mieux.
- Inondation informationnelle : Saturer la capacité de vérification plutôt que convaincre.
- Usurpation de voix et d'image : Quand « j'ai vu » et « j'ai entendu » ne prouvent plus rien.
Références
- Hoes, E., Aitken, B., Zhang, J., Gackowski, T., & Wojcieszak, M. (2024). Prominent misinformation interventions reduce misperceptions but increase scepticism. Nature Human Behaviour, 8(8), 1545–1553. lien à contrôler
- van der Meer, T. G. L. A., Hameleers, M., & Ohme, J. (2023). Can fighting misinformation have a negative spillover effect? How warnings for the threat of misinformation can decrease general news credibility. Journalism Studies, 24(6), 803–823. lien vérifiée
- Modirrousta-Galian, A., & Higham, P. A. (2023). Gamified inoculation interventions do not improve discrimination between true and fake news: Reanalyzing existing research with receiver operating characteristic analysis. Journal of Experimental Psychology: General, 152(9), 2411–2437. lien vérifiée
- Ternovski, J., Kalla, J., & Aronow, P. M. (2022). The negative consequences of informing voters about deepfakes: Evidence from two survey experiments. Journal of Online Trust and Safety, 1(2). lien vérifiée
- Vaccari, C., & Chadwick, A. (2020). Deepfakes and disinformation: Exploring the impact of synthetic political video on deception, uncertainty, and trust in news. Social Media + Society, 6(1), 2056305120903408. lien vérifiée
- Chesney, B., & Citron, D. (2019). Deep fakes: A looming challenge for privacy, democracy, and national security. California Law Review, 107(6), 1753–1820. lien vérifiée
- Schiff, K. J., Schiff, D. S., & Bueno, N. S. (2025). The liar's dividend: Can politicians claim misinformation to evade accountability? American Political Science Review, 119(1), 71–90. lien vérifiée
- Newman, N., et coll. (2025). Digital News Report 2025. Reuters Institute for the Study of Journalism. lien vérifiée
- Toff, B., Palmer, R., & Nielsen, R. K. (2023). Avoiding the news: Reluctant audiences for journalism. Columbia University Press. lien vérifiée
- Altay, S., Berriche, M., & Acerbi, A. (2023). Misinformation on misinformation: Conceptual and methodological challenges. Social Media + Society, 9(1), 20563051221150412. lien vérifiée
« Vérifiée » : titre, auteurs, année et support confirmés en ligne. « À contrôler » : la référence existe mais un détail (pages, éditeur, lien) n'a pas été relu à la source. Toutes les références.
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